Pour deux petits débats de plus

Note. Un papier du Monde a d’ores et déjà souligné les raccourcis empruntés par les deux candidats au sujet de ce « débat sur les débats », c’est pourquoi je ferai ici l’économie des arguments évoqués dans Le Monde.

Ce n’est pas un, ni deux, mais trois débats que Nicolas Sarkozy a proposé à François Hollande au soir du premier tour des élections présidentielles, proposition que le candidat socialiste a rapidement balayé d’un revers de la main. Depuis, le camp UMP ne cesse de renouveler sa proposition en espérant bien vainement un miraculeux changement de position de la part du camp socialiste.

D’un point de vue stratégique, il est tout-à-fait compréhensible que le président sortant insiste tant pour obtenir ce triple débat. En position de challenger, il a tout à y gagner alors que Hollande a tout à y perdre ; d’où également ce refus appuyé, lui aussi parfaitement compréhensible.

Mais sur l’idée en elle-même, organiser trois débats semble à première vue louable. En effet, qui affirmerait que deux débats supplémentaires seraient nocifs ? On reproche toujours à la campagne médiatique de ne pas aller au bout des choses ou d’être trop superficielle, et ce serait alors l’occasion de pallier ces écueils. Mais on peut légitimement remettre en question le véritable apport de ces débats : permettent-ils réellement de clarifier les choses ou sont-ils plutôt un spectacle, un affrontement entre deux personnalités dans lequel le fond ne compte que très peu ? Lorsque l’on regarde le débat de l’entre-deux tours de 2007, il n’est pas évident que ce genre d’exercice ne se réduise pas à autre chose qu’à une bataille de chiffres faux ou mal utilisés, qu’à une accumulation de petites phrases et à une série d’oppositions que l’on ne parvient pas à dépasser. Bref, rien de bien réjouissant. Le problème n’est donc pas, semble-t-il, celui de la quantité, mais plus celui de la qualité.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais l’équipe de Sarkozy a décidé de monter l’affaire en épingle pour en faire un véritable sujet de débat dans ladite campagne pour le second tour. Pas sûr, dès lors, que la proposition ne survienne pour « améliorer le niveau de la campagne », selon l’expression souvent entendue. Il suffit de voir le discours de tous les représentants de l’UMP qui ne manquent pas une occasion d’affirmer que le candidat socialiste « refuse le débat », en oubliant tout de même de préciser que le traditionnel unique affrontement télévisuel aurait bel et bien lieu.

Ainsi la volonté purement démocratique du camp Sarkozy se mue-t-elle en argument électoral, car il y a fort à parier que ne sera pas nul le nombre d’électeurs indécis qui, hésitants face à un François Hollande qui paraît parfois un peu mou, se laisseront convaincre par cet argument : « Hollande n’a pas le courage de débattre contre Sarkozy qui va démonter le projet socialiste ». L’UMP en est conscient et en profite ; on ne peut pas vraiment lui en vouloir — c’est le jeu de la campagne.

Le symptôme le plus patent de cette récupération — préméditée ou pas, ne nous risquons pas à un procès d’intention — est sans doute la mise en place, dès le lendemain du premier tour et par l’UMP (1), du site 3débats.fr. Son objectif ? À travers un sondage / vote dont la scientificité tend vers 0 — ceux qui voteront seront avant tout les électeurs déjà convaincus par le président sortant —, montrer à François Hollande que les Français veulent ce débat, comme l’indique Nathalie Kosciusko-Morizet sur Twitter.

Outre la valeur nulle d’un tel sondage, nous l’avons dit, on peut s’étonner de la formulation de la question : « Les Français méritent-ils 3 débats pour choisir leur Président de la République ? » C’est sans doute que Sarkozy se prépare à s’exclamer, à la manière de Napoléon III après le plébiscite du 8 mai 1870, « j’ai retrouvé mon chiffre ! » La comparaison est loin d’être abusive (2) car la formulation est pernicieuse et manipulatrice en ce sens que l’on est amené presque mécaniquement à voter « oui ». En effet, la question ne porte pas sur le bien fondé de ces trois débats — contrairement à ce qui est annoncé —, mais sur le mérite des Français. Une réponse négative serait donc dirigée contre les Français, mais en aucun cas contre les trois débats en question.

En définitive, cette demande de deux débats supplémentaires officiellement destinée à aborder de manière approfondie des sujets de fond « qui préoccupent les Français » n’aura eu, mis à part les quelques électeurs gagnés par le camp Sarkozy, qu’un seul effet : parler de tout, sauf du fond, justement.

(1) Ces deux éléments sont vérifiables grâce au whois disponible ici.

(2) Rappelons la formulation de la question posée lors dudit plébiscite : « Le Peuple approuve les réformes libérales opérées dans la Constitution depuis 1860, par l’empereur, avec le concours des grands corps de l’État, et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril 1870. »

Une histoire de points et de pourcentages…

Je l’attendais avec impatience, et ça n’a pas manqué. Avec cette pluie — que dis-je ? ce raz-de-marée — de chiffres qui tombent en ce moment, nombreux sont les journalistes qui, à défaut de se noyer complètement, boivent au moins la tasse.

Le Monde confond les points et les pourcentages

L’utilisation peut-être excessive de chiffres dans la presse a au moins un avantage : elle révèle de manière assez évidente pour un œil un minimum averti les manques de rigueur journalistique — surtout lorsqu’il s’agit de pourcentages. Celle-ci est récurrente et pourtant tellement évidente que l’on a du mal à comprendre que l’on puisse encore la trouver, surtout dans les journaux dits « de qualité » :

Pour le moment, à la mi-journée en France métropolitaine, le taux de participation est de 28,29 %, soit 2 % de moins qu’en 2007.

Et là, je saute au plafond. Au deuxième cours de sciences économiques et sociales de toute classe de Seconde générale, on apprend que non, on ne peut pas utiliser le signe « % » n’importe comment et qu’il faut différencier les « pourcentages » des « points de pourcentage » (ou « points »). Dans ce cas, il s’agit de faire la différence entre le taux de participation à la mi-journée de 2007 et celui de 2012, donc on a affaire à des points car il n’est pas question de taux de variation.

Pourquoi la formule trouvée sur la page Facebook du Monde est-elle fausse ? Vérifions immédiatement par le calcul : 28,29 / 0,98 ≈ 28,87. Autrement dit, selon Le Monde, le taux de participation à la mi-journée de 2007 en question est de 28,87 % (en arrondissant au centième). Or ce taux était de 31,21 % selon le site du même quotidien : la différence est notable. Il correspond davantage aux 2 points que nous évoquions, à condition toutefois d’arrondir à hache (2,92 points devient 2 points !).

Précisons deux éléments. Le premier, c’est que cette erreur a été relevée sur la page Facebook du quotidien, et non pas sur son site Internet — l’équipe n’est pas la même et les corrections sans doute pas aussi rigoureuses. Sur son site Internet comme sur celui de la plupart des grands médias, les journalistes ne font pas l’erreur… parce qu’ils ne prennent pas le risque de la faire. Ainsi, rares sont ceux qui évoquent cette différence en citant des chiffres. En dépit de cela, en étant un peu attentif, on se rend compte que cet écueil est courant, même si on remarque que des efforts sont faits.

Le second élément est plus une justification à cette critique. Il est vrai que cette erreur n’empêche pas la compréhension de la substance de l’information. Il faut néanmoins se rappeler que la distinction « pourcentages » / « points » est des plus basiques pour quiconque prétend manipuler des chiffres, et ce d’autant plus dans un grand nom de la presse comme Le Monde. Que penser alors des distinctions plus complexes, qui peuvent, elles, empêcher la compréhension ou manipuler — ne serait-ce qu’inconsciemment de la part du journaliste — le lecteur ? Plus qu’un problème en soi, cette erreur simple est le révélateur d’un manque de rigueur journalistique courant et inacceptable.

« Moraliser le capitalisme »

Non, on ne peut pas « moraliser le capitalisme ». N’en déplaise à ceux qui, de droite comme de gauche, utilisent cette expression, « moraliser le capitalisme » est tout simplement impossible puisqu’il s’agit là d’une contradiction dans les termes, et ce à deux niveaux au moins.

Tout d’abord, le capitalisme ne peut pas être moralisé parce qu’il n’est pas, par essence, moral. En tant qu’accumulation du capital et recherche du profit, il est amoral. Il ne fonctionne selon la morale parce qu’il n’est pas basé sur la vertu ou le désintéressement ; mais il n’est pas immoral non plus, puisque la recherche du profit — l’intérêt — n’est pas un vice pour autant. Donc le capitalisme n’est pas dépourvu de morale (immoral), il est extérieur à la morale (amoral) — il ne s’en préoccupe pas. Bref, la moralité n’est tout simplement pas un critère adéquat lorsqu’il est question de capitalisme.

Mais plus encore, l’expression « moraliser le capitalisme » est un contresens qui revient à vider de toute signification le terme de « morale ». Kant précise bien qu’agir moralement, ce n’est pas agir en conformité à la morale, mais agir par pure intention morale. On peut par exemple agir selon la morale par peur de répression, sans que notre volonté profonde aille dans cette perspective ; l’action peut être la même, mais son sens est alors totalement différent.

L’action morale repose donc sur une intention humaine. Dès lors, on comprend l’absurdité de l’idée de « moraliser le capitalisme ». Outre le fait qu’un système — le capitalisme — puisse être autonome et penser de lui-même alors qu’il n’existe que du fait de l’interaction de ses composantes, cela signifierait que l’on pourrait « moraliser quelqu’un » de l’extérieur. Or forcer quelqu’un — et a fortiori tout un système — à avoir de bonnes intentions est une vaine entreprise ; la moralisation ne peut venir que de la personne que l’on cherche (à tort, nous l’avons vu) à moraliser.

Que l’on s’entende, on ne cherche pas ici à argumenter sur le fait qu’il faille, ou non, réguler et imposer des limites aux activités de certains acteurs de ce système qu’est le capitalisme. Là n’est pas notre sujet. Il s’agit plutôt de démonter une expression trop courante qui écorche l’oreille de toute personne avertie. C’est chose faite. Donc éventuellement, régulons le capitalisme et limitons les spéculations des traders et autres directeurs de banques, mais ne cherchons pas à le « moraliser ». Ce serait se bercer d’illusions : quelque soient les contraintes, les intentions, elles, ne changeront pas.

L’illusion réductrice du « choc des civilisations » (Huntington)

Note. Ce billet est une réponse à celui de Lomig, qui me donne ainsi l’occasion d’aborder un sujet aussi complexe que passionnant. Compte tenu de la longueur de la réponse, on comprendra le choix de ne pas répondre en commentaire.

En 1996, Samuel Huntington, professeur de relations internationales à Harvard, publie un ouvrage qui a par la suite un retentissement de grande ampleur, en ce sens que la thèse du Choc des civilisations* est reprise par de nombreux chefs d’États, dont George W. Bush. Lomig qualifiait l’essai de Huntington de « passionnant […] et très éclairant ». Passionnant ? Il ne fait pas de doute que la thèse présentée est, comme toute nouvelle théorie des relations internationales, intéressante à examiner et soulève de nouveaux problèmes. Mais sans doute est-il plus « passionnant » de l’objecter. Éclairant ? Une chose peut être éclairante à partir du moment où elle apporte un élément de vérité sur un sujet ; les critiques virulentes qu’a soulevé la publication de l’ouvrage d’Huntington montrent pourtant que sa théorie est loin d’aller de soi.

Attaque terroriste du 11.09.2011 au World Trade Center à New York

On l’aura compris, il s’agira ici d’apporter des objections à la thèse du « choc des civilisations » pour remettre en cause sa validité. Ambitieux programme qui nécessitera des appuis, et notamment ceux des travaux de Jean-Christophe Victor* et de Jean-François Bayart* sur lesquels je m’appuierai sans en faire explicitement allusion — mais dont on trouvera les références en fin d’argumentaire. Inutile de préciser que ce billet n’est qu’une ébauche qui, par là même, ne vise pas l’exhaustivité ; l’invalidation de la théorie du « choc des civilisations » nécessiterait évidemment un travail de longue haleine, d’une précision et d’une rigueur dont je n’ai pas la prétention aujourd’hui. Ouvrir des pistes, tel est ici mon objectif.

Huntington, le culturaliste

Avant d’entamer la critique de la théorie du « choc des civilisations », il serait judicieux d’en rappeler les principaux aspects, tout en sachant qu’un si bref rappel ne pourra pas l’exposer dans toute sa complexité. Pour cela, rien ne pourra remplacer la lecture de l’ouvrage de Huntington.

Selon l’ancien professeur de Harvard, à l’issue de la chute de l’URSS, nous serions passés d’un monde bipolaire, caractérisé par des conflits dus à une fracture idéologique, à un monde multipolaire, où la rupture se situerait sur le plan culturel. Autrement dit, le principal moteur de conflits dans cette nouvelle configuration mondiale serait les civilisations, dont chacune baserait son socle moral et politique sur une grande religion.

Pour cela, il distingue et présente neuf « aires de civilisation » : occidentale, orthodoxe, latino-américaine, africaine, islamique, hindoue, chinoise, japonaise et bouddhiste (document 1).

Document 1. Aires de civilisation selon Samuel Huntington.

Les aires de civilisations distinguées par Huntington

Source : « Le Dessous des Cartes », ARTE.

À l’épreuve des faits

Comme toute théorie de disciplines comme les relations internationales ou la géopolitique, celle du « choc des civilisations » a vocation à se vérifier empiriquement ; dans le cas contraire, elle n’aurait pas grand intérêt. Avant même d’aborder l’aspect théorique de la thèse d’Huntington, vérifions donc son efficience. Le nombre non négligeable de conflits de ces vingt dernières années qui ne répondent pas à la logique du « choc des civilisations » montre clairement que ce premier obstacle ne peut d’ores et déjà pas être surmonté.

Premièrement, on peut opposer à Huntington le fait que les conflits basés sur des oppositions religieuses ne sont pas nouveaux. Bien au contraire, les exemples historiques allant dans ce sens sont nombreux, et plus que cela, il semblerait que les fractures religieuses tendent à s’affaiblir, sans pour autant que les identités religieuses ne disparaissent — la religion persiste à être un facteur puissant d’identification. Néanmoins, les religions sont-elles si fédératrices que cela ? De toute évidence, elles ont ce pouvoir, mais on peut d’autant plus nuancer cette capacité à mobiliser que les élites gouvernantes sont de plus en plus séculaires.

Ce sont alors nécessairement d’autres logiques qui entrent en jeu, et notamment celle des conflits d’intérêt, comme le souligne Jean-Christophe Victor. Voyons cela plus précisément avec quelques exemples.

Le contre-exemple le plus évident est sans doute celui de la première guerre du Golfe (1990 – 1991), au sortir de la guerre froide — et donc dans les premières années de la période étudiée par Huntington. Suite à l’invasion du Koweit par Saddam Hussein en août 1990, une coalition de trente-quatre États déclare la guerre à l’Irak — pays appartenant à la « civilisation islamique » pour libérer le petit État du Nord de la péninsule arabique. Dans cette coalition, des pays musulmans et appartenant à l’ « aire islamique » se trouvent alliés à d’autres de l’ « aire occidentale » contre l’Irak, comme c’est le cas de l’Égypte, de la Turquie ou de l’Arabie Saoudite.

Autre exemple, celui des guerres de Tchétchénie, entre 1994 et 2000, souvent décrites comme des conflits entre orthodoxes russes et musulmans tchétchènes, et dont les réels enjeux sont ceux de l’intégrité de la Fédération de Russie et de l’indépendance tchétchène.

Document 2. Différents conflits ne répondant pas à la logique du « choc des civilisations ».

Différents conflits ne répondant pas à la logique du « choc des civilisations »

Source : « Le Dessous des Cartes », ARTE.

Il est aussi question de territoires — et non pas de religions — au Soudan, entre Érythrée et Égypte mais aussi entre Palestiniens et Israéliens. On pourrait continuer cette liste avec les conflits entre les deux Corée, entre la Chine et Taiwan ou celui des Moluques. On le voit bien : les exemples ne manquent pas (document 2).

Double critique

Comment expliquer cet échec d’une théorie a priori attirante ? Autrement dit, où se situe l’erreur de Huntington ? Il semble qu’il s’agisse en fait d’une double erreur, ou plutôt d’une faute théorique entraînant une erreur dans les postulats de départ.

Lorsqu’une théorie ne fonctionne pas empiriquement, plutôt que de l’examiner en elle-même, il peut être judicieux de jeter un œil sur ses hypothèses de départ. Ainsi Huntington distingue-t-il neufs aires de civilisation qui seraient la clef de voûte de son analyse en ce sens que chacune d’elles présenterait une des cultures motrices de conflits. Il faudrait donc que ces aires soient homogènes, lisses et sans aspérités internes pour qu’elles conviennent à l’analyse.

Or, Jean-Christophe Victor montre bien que ce n’est absolument pas le cas. Le bloc asiatique, qui serait en conflit avec le bloc occidental, a été le théâtre de nombreux conflits entre Thaïs et Khmers, Khmers et Vietnamiens, Chinois et Japonais, mais aussi Japonais et Coréens — rivalité qui est toujours de mise. D’un autre côté, les liens économiques (investissements, possessions de créances,…) et culturels (diaspora chinoise aux États-Unis) entre les deux blocs sont nombreux, permettant ainsi de nuancer l’opposition.

La preuve la plus convaincante est sans doute apportée par l’analyse du bloc islamique, qui n’existe en réalité que dans les rêves de Samuel Huntington. Pensons à la division entre Sunnites et Chiites, qui s’est opérée dès la mort de Mahomet, et qui est toujours largement d’actualité. Pensons également à l’existence de peuples aussi différents que les Arabes, les Turcs, les Perses ou encore les Javanais. Tout cela pourrait paraître anecdotique si les relations résultant de ces décompositions étaient consensuelles ; les tensions très fortes entre chiites et sunnites en Irak ou au Liban montrent que cela n’est pas le cas.

À première vue, on pourrait penser que la faiblesse de la définition de ces aires de civilisation repose sur le fait qu’elles ont été construites majoritairement selon le critère religieux, sans prendre en compte les variables économiques, politiques,… Mais l’erreur de Samuel Huntington est en réalité bien plus profonde que cela en ce sens qu’il n’est pas possible de définir des aires de civilisation comme il le fait. En effet, la perspective culturaliste empruntée est difficilement soutenable aujourd’hui.

La définition des aires de civilisation donnée par Huntington est très clairement essentialiste, ce qui est une vision bien trop simpliste et réductrice pour pouvoir être utilisée comme postulat dans une théorie si ambitieuse que celle du « choc des civilisations ». Comme le montre Jean-François Bayart, toute construction identitaire repose sur une historicité fondamentale ; ainsi est-il difficile de parler de « culture » comme d’un élément stable, tant il s’agit d’une réalité plurielle et en constante évolution.

Et pourtant, elle tourne !

En dépit du caractère fort contestable de la théorie du « choc des civilisations », cette dernière a connu un succès non négligeable. Elle a notamment été utilisée par George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001 pour justifier sa « guerre contre le terrorisme ». Pourquoi un tel succès ?

La théorie de Huntington a l’immense avantage de proposer une grille d’analyse simple — et même simpliste — des relations internationales ; par conséquent, elle est facilement explicable et compréhensible par tous. Cerise sur le gâteau, elle pointe du doigt un nouvel ennemi, et répond en ce sens à un besoin qui semble inhérent aux sociétés contemporaines (il faudrait ici se référer aux écrits de René Girard*). C’est que cette « théorie a deux piliers : la culture de la peur et la culture de l’ennemi […], explique Marc Crépon*. [Huntington] ne cesse de chercher à provoquer la peur [et] n’a même pas d’autre but : apprendre aux Américains à redouter l’Islam […] et la Chine ».

On l’a bien compris, la théorie du « choc des civilisations » ne se limite pas à de la simple désinformation, elle dispose aussi de vertus — ou plutôt de vices, devrait-on dire ici — auto-réalisatrices. Par sa vision simpliste et en instrumentalisant la peur via la fabrication d’un ennemi, elle conduit à produire ce choc plus qu’à ne l’expliquer.

Crédit photo : attaque terroriste du 11.09.2001 au World Trade Center à New York (MATEUS_27:24&25/CC/Flickr)

Références (*) :

HUNTINGTON Samuel, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, 1996, 367 p.

VICTOR Jean-Christophe, « Il n’y a pas de choc des civilisations », Le Dessous des cartes, ARTE, 09.11.2002.

BAYART Jean-François, L’Illusion identitaire, Fayard, 1996, 306 p.

CRÉPON Marc, L’Imposture du choc des civilisations, Pleins Feux, 2002, 85 p.

DAGORN René-Éric, « Huntington ou la culture de l’ennemi », EspacesTemps.net, Il paraît, 05.03.2003.

GIRARD René, Le Bouc émissaire, Le Livre de Poche, 1986, 313 p.

Guten Abend ! Bonsoir !

L’heure est à la réorganisation de l’information du côté d’ARTE : dès janvier, le journal bi-national ne sera qu’un souvenir et chaque pays aura le droit à sa propre édition, avec son propre présentateur et son propre horaire. Exit le « Bonsoir ! » germanique de Jürgen Biehle et les plateaux de l’édition du midi — désormais tout en images.

Véronique Barondeau et Williamm Irigoyen sur le plateau d'ARTE Journal

Comment la chaîne franco-allemande peut-elle renier ainsi son identité première ? Une histoire d’audience, apparemment, puisqu’il s’agit de s’adapter à l’habitus français, plus tardif lorsqu’il s’agit de regarder le journal télévisé. Oui mais ARTE Journal n’est pas un JT comme les autres, ses téléspectateurs non plus, d’ailleurs. Aussi insignifiant que cela puisse paraître, cette décision marque un premier pas que l’on espère être le dernier vers une division paradoxale de la chaîne franco-allemande en chaîne française et allemande.

Exit également William Irigoyen, qui rejoint l’équipe d’ARTE Reportage et qui pourra ainsi retrouver le plaisir du travail de terrain. On regrettera cependant son ton si particulier, ironique et impertinent, jamais dupe et toujours complice, et ses petites formules qui faisaient d’ARTE Journal un journal… pas comme les autres, justement.

Je ne résiste pas à l’idée de reproduire ici le lancement du reportage sur la démission de Silvio Berlusconi. C’était le 13 novembre dernier.

Il avait dit une fois — je cite: « Mussolini n’avait jamais tué personne, Mussolini a envoyé des gens en vacances en exil. » Hier soir, devant une foule qui le huait, Silvio Berlusconi a quitté le pouvoir, emportant avec lui ses blagues qui n’en étaient pas, ses provocations à la petite semaine. Où ça ? En vacances, en exil, dans les Bahamas, peut-être ; jolie terre antillaise connue pour ne pas extrader ses prisonniers. L’ancien président du Conseil italien est parti ; le pays va pouvoir changer d’air.William Irigoyen, Lancement d’un reportage sur la démission de Silvio Berlusconi, ARTE Journal, 13.11.2011.

Photo : Véronique Barondeau et William Irigoyen sur le plateau d’ARTE Journal, 21.11.2011 ((c) ARTE G.E.I.E.).