L’illusion réductrice du « choc des civilisations » (Huntington)
Note. Ce billet est une réponse à celui de Lomig, qui me donne ainsi l’occasion d’aborder un sujet aussi complexe que passionnant. Compte tenu de la longueur de la réponse, on comprendra le choix de ne pas répondre en commentaire.
En 1996, Samuel Huntington, professeur de relations internationales à Harvard, publie un ouvrage qui a par la suite un retentissement de grande ampleur, en ce sens que la thèse du Choc des civilisations* est reprise par de nombreux chefs d’États, dont George W. Bush. Lomig qualifiait l’essai de Huntington de « passionnant […] et très éclairant ». Passionnant ? Il ne fait pas de doute que la thèse présentée est, comme toute nouvelle théorie des relations internationales, intéressante à examiner et soulève de nouveaux problèmes. Mais sans doute est-il plus « passionnant » de l’objecter. Éclairant ? Une chose peut être éclairante à partir du moment où elle apporte un élément de vérité sur un sujet ; les critiques virulentes qu’a soulevé la publication de l’ouvrage d’Huntington montrent pourtant que sa théorie est loin d’aller de soi.

On l’aura compris, il s’agira ici d’apporter des objections à la thèse du « choc des civilisations » pour remettre en cause sa validité. Ambitieux programme qui nécessitera des appuis, et notamment ceux des travaux de Jean-Christophe Victor* et de Jean-François Bayart* sur lesquels je m’appuierai sans en faire explicitement allusion — mais dont on trouvera les références en fin d’argumentaire. Inutile de préciser que ce billet n’est qu’une ébauche qui, par là même, ne vise pas l’exhaustivité ; l’invalidation de la théorie du « choc des civilisations » nécessiterait évidemment un travail de longue haleine, d’une précision et d’une rigueur dont je n’ai pas la prétention aujourd’hui. Ouvrir des pistes, tel est ici mon objectif.
Huntington, le culturaliste
Avant d’entamer la critique de la théorie du « choc des civilisations », il serait judicieux d’en rappeler les principaux aspects, tout en sachant qu’un si bref rappel ne pourra pas l’exposer dans toute sa complexité. Pour cela, rien ne pourra remplacer la lecture de l’ouvrage de Huntington.
Selon l’ancien professeur de Harvard, à l’issue de la chute de l’URSS, nous serions passés d’un monde bipolaire, caractérisé par des conflits dus à une fracture idéologique, à un monde multipolaire, où la rupture se situerait sur le plan culturel. Autrement dit, le principal moteur de conflits dans cette nouvelle configuration mondiale serait les civilisations, dont chacune baserait son socle moral et politique sur une grande religion.
Pour cela, il distingue et présente neuf « aires de civilisation » : occidentale, orthodoxe, latino-américaine, africaine, islamique, hindoue, chinoise, japonaise et bouddhiste (document 1).
Document 1. Aires de civilisation selon Samuel Huntington.

Source : « Le Dessous des Cartes », ARTE.
À l’épreuve des faits
Comme toute théorie de disciplines comme les relations internationales ou la géopolitique, celle du « choc des civilisations » a vocation à se vérifier empiriquement ; dans le cas contraire, elle n’aurait pas grand intérêt. Avant même d’aborder l’aspect théorique de la thèse d’Huntington, vérifions donc son efficience. Le nombre non négligeable de conflits de ces vingt dernières années qui ne répondent pas à la logique du « choc des civilisations » montre clairement que ce premier obstacle ne peut d’ores et déjà pas être surmonté.
Premièrement, on peut opposer à Huntington le fait que les conflits basés sur des oppositions religieuses ne sont pas nouveaux. Bien au contraire, les exemples historiques allant dans ce sens sont nombreux, et plus que cela, il semblerait que les fractures religieuses tendent à s’affaiblir, sans pour autant que les identités religieuses ne disparaissent — la religion persiste à être un facteur puissant d’identification. Néanmoins, les religions sont-elles si fédératrices que cela ? De toute évidence, elles ont ce pouvoir, mais on peut d’autant plus nuancer cette capacité à mobiliser que les élites gouvernantes sont de plus en plus séculaires.
Ce sont alors nécessairement d’autres logiques qui entrent en jeu, et notamment celle des conflits d’intérêt, comme le souligne Jean-Christophe Victor. Voyons cela plus précisément avec quelques exemples.
Le contre-exemple le plus évident est sans doute celui de la première guerre du Golfe (1990 – 1991), au sortir de la guerre froide — et donc dans les premières années de la période étudiée par Huntington. Suite à l’invasion du Koweit par Saddam Hussein en août 1990, une coalition de trente-quatre États déclare la guerre à l’Irak — pays appartenant à la « civilisation islamique » pour libérer le petit État du Nord de la péninsule arabique. Dans cette coalition, des pays musulmans et appartenant à l’ « aire islamique » se trouvent alliés à d’autres de l’ « aire occidentale » contre l’Irak, comme c’est le cas de l’Égypte, de la Turquie ou de l’Arabie Saoudite.
Autre exemple, celui des guerres de Tchétchénie, entre 1994 et 2000, souvent décrites comme des conflits entre orthodoxes russes et musulmans tchétchènes, et dont les réels enjeux sont ceux de l’intégrité de la Fédération de Russie et de l’indépendance tchétchène.
Document 2. Différents conflits ne répondant pas à la logique du « choc des civilisations ».

Source : « Le Dessous des Cartes », ARTE.
Il est aussi question de territoires — et non pas de religions — au Soudan, entre Érythrée et Égypte mais aussi entre Palestiniens et Israéliens. On pourrait continuer cette liste avec les conflits entre les deux Corée, entre la Chine et Taiwan ou celui des Moluques. On le voit bien : les exemples ne manquent pas (document 2).
Double critique
Comment expliquer cet échec d’une théorie a priori attirante ? Autrement dit, où se situe l’erreur de Huntington ? Il semble qu’il s’agisse en fait d’une double erreur, ou plutôt d’une faute théorique entraînant une erreur dans les postulats de départ.
Lorsqu’une théorie ne fonctionne pas empiriquement, plutôt que de l’examiner en elle-même, il peut être judicieux de jeter un œil sur ses hypothèses de départ. Ainsi Huntington distingue-t-il neufs aires de civilisation qui seraient la clef de voûte de son analyse en ce sens que chacune d’elles présenterait une des cultures motrices de conflits. Il faudrait donc que ces aires soient homogènes, lisses et sans aspérités internes pour qu’elles conviennent à l’analyse.
Or, Jean-Christophe Victor montre bien que ce n’est absolument pas le cas. Le bloc asiatique, qui serait en conflit avec le bloc occidental, a été le théâtre de nombreux conflits entre Thaïs et Khmers, Khmers et Vietnamiens, Chinois et Japonais, mais aussi Japonais et Coréens — rivalité qui est toujours de mise. D’un autre côté, les liens économiques (investissements, possessions de créances,…) et culturels (diaspora chinoise aux États-Unis) entre les deux blocs sont nombreux, permettant ainsi de nuancer l’opposition.
La preuve la plus convaincante est sans doute apportée par l’analyse du bloc islamique, qui n’existe en réalité que dans les rêves de Samuel Huntington. Pensons à la division entre Sunnites et Chiites, qui s’est opérée dès la mort de Mahomet, et qui est toujours largement d’actualité. Pensons également à l’existence de peuples aussi différents que les Arabes, les Turcs, les Perses ou encore les Javanais. Tout cela pourrait paraître anecdotique si les relations résultant de ces décompositions étaient consensuelles ; les tensions très fortes entre chiites et sunnites en Irak ou au Liban montrent que cela n’est pas le cas.
À première vue, on pourrait penser que la faiblesse de la définition de ces aires de civilisation repose sur le fait qu’elles ont été construites majoritairement selon le critère religieux, sans prendre en compte les variables économiques, politiques,… Mais l’erreur de Samuel Huntington est en réalité bien plus profonde que cela en ce sens qu’il n’est pas possible de définir des aires de civilisation comme il le fait. En effet, la perspective culturaliste empruntée est difficilement soutenable aujourd’hui.
La définition des aires de civilisation donnée par Huntington est très clairement essentialiste, ce qui est une vision bien trop simpliste et réductrice pour pouvoir être utilisée comme postulat dans une théorie si ambitieuse que celle du « choc des civilisations ». Comme le montre Jean-François Bayart, toute construction identitaire repose sur une historicité fondamentale ; ainsi est-il difficile de parler de « culture » comme d’un élément stable, tant il s’agit d’une réalité plurielle et en constante évolution.
Et pourtant, elle tourne !
En dépit du caractère fort contestable de la théorie du « choc des civilisations », cette dernière a connu un succès non négligeable. Elle a notamment été utilisée par George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001 pour justifier sa « guerre contre le terrorisme ». Pourquoi un tel succès ?
La théorie de Huntington a l’immense avantage de proposer une grille d’analyse simple — et même simpliste — des relations internationales ; par conséquent, elle est facilement explicable et compréhensible par tous. Cerise sur le gâteau, elle pointe du doigt un nouvel ennemi, et répond en ce sens à un besoin qui semble inhérent aux sociétés contemporaines (il faudrait ici se référer aux écrits de René Girard*). C’est que cette « théorie a deux piliers : la culture de la peur et la culture de l’ennemi […], explique Marc Crépon*. [Huntington] ne cesse de chercher à provoquer la peur [et] n’a même pas d’autre but : apprendre aux Américains à redouter l’Islam […] et la Chine ».
On l’a bien compris, la théorie du « choc des civilisations » ne se limite pas à de la simple désinformation, elle dispose aussi de vertus — ou plutôt de vices, devrait-on dire ici — auto-réalisatrices. Par sa vision simpliste et en instrumentalisant la peur via la fabrication d’un ennemi, elle conduit à produire ce choc plus qu’à ne l’expliquer.
Crédit photo : attaque terroriste du 11.09.2001 au World Trade Center à New York (MATEUS_27:24&25/CC/Flickr)
Références (*) :
HUNTINGTON Samuel, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, 1996, 367 p.
VICTOR Jean-Christophe, « Il n’y a pas de choc des civilisations », Le Dessous des cartes, ARTE, 09.11.2002.
BAYART Jean-François, L’Illusion identitaire, Fayard, 1996, 306 p.
CRÉPON Marc, L’Imposture du choc des civilisations, Pleins Feux, 2002, 85 p.
DAGORN René-Éric, « Huntington ou la culture de l’ennemi », EspacesTemps.net, Il paraît, 05.03.2003.
GIRARD René, Le Bouc émissaire, Le Livre de Poche, 1986, 313 p.









Lomig a dit :
Salut,
longue réponse, effectivement.
Je t’avoue être surpris par une confusion dans le tout début de ton article entre “culture” et “civilisation” : Huntington prend la peine dès le début d’expliquer en quoi (à la suite de Braudel) il lui semble pertinent d’utiliser le concept de civilisation. (Une civilisation contient plusieurs cultures).
Et tu prétends un peu vite avoir invalidée sa thèse ; Huntington ne prétend nullement tout expliquer de manière simpliste. Il explique simplement que la plupart des conflits sont explicables en termes de frictions entre civilisations, ou au sein de civilisations. Il appelle en fait à tout faire pour éviter les chocs inter-civilisationnels. Je ne vois pas trop en quoi tu invalides cette vision dans ton article.
Le 5 juillet 2012 à 22 h 55