L’illusion réductrice du « choc des civilisations » (Huntington)

Note. Ce billet est une réponse à celui de Lomig, qui me donne ainsi l’occasion d’aborder un sujet aussi complexe que passionnant. Compte tenu de la longueur de la réponse, on comprendra le choix de ne pas répondre en commentaire.

En 1996, Samuel Huntington, professeur de relations internationales à Harvard, publie un ouvrage qui a par la suite un retentissement de grande ampleur, en ce sens que la thèse du Choc des civilisations* est reprise par de nombreux chefs d’États, dont George W. Bush. Lomig qualifiait l’essai de Huntington de « passionnant […] et très éclairant ». Passionnant ? Il ne fait pas de doute que la thèse présentée est, comme toute nouvelle théorie des relations internationales, intéressante à examiner et soulève de nouveaux problèmes. Mais sans doute est-il plus « passionnant » de l’objecter. Éclairant ? Une chose peut être éclairante à partir du moment où elle apporte un élément de vérité sur un sujet ; les critiques virulentes qu’a soulevé la publication de l’ouvrage d’Huntington montrent pourtant que sa théorie est loin d’aller de soi.

Attaque terroriste du 11.09.2011 au World Trade Center à New York

On l’aura compris, il s’agira ici d’apporter des objections à la thèse du « choc des civilisations » pour remettre en cause sa validité. Ambitieux programme qui nécessitera des appuis, et notamment ceux des travaux de Jean-Christophe Victor* et de Jean-François Bayart* sur lesquels je m’appuierai sans en faire explicitement allusion — mais dont on trouvera les références en fin d’argumentaire. Inutile de préciser que ce billet n’est qu’une ébauche qui, par là même, ne vise pas l’exhaustivité ; l’invalidation de la théorie du « choc des civilisations » nécessiterait évidemment un travail de longue haleine, d’une précision et d’une rigueur dont je n’ai pas la prétention aujourd’hui. Ouvrir des pistes, tel est ici mon objectif.

Huntington, le culturaliste

Avant d’entamer la critique de la théorie du « choc des civilisations », il serait judicieux d’en rappeler les principaux aspects, tout en sachant qu’un si bref rappel ne pourra pas l’exposer dans toute sa complexité. Pour cela, rien ne pourra remplacer la lecture de l’ouvrage de Huntington.

Selon l’ancien professeur de Harvard, à l’issue de la chute de l’URSS, nous serions passés d’un monde bipolaire, caractérisé par des conflits dus à une fracture idéologique, à un monde multipolaire, où la rupture se situerait sur le plan culturel. Autrement dit, le principal moteur de conflits dans cette nouvelle configuration mondiale serait les civilisations, dont chacune baserait son socle moral et politique sur une grande religion.

Pour cela, il distingue et présente neuf « aires de civilisation » : occidentale, orthodoxe, latino-américaine, africaine, islamique, hindoue, chinoise, japonaise et bouddhiste (document 1).

Document 1. Aires de civilisation selon Samuel Huntington.

Les aires de civilisations distinguées par Huntington

Source : « Le Dessous des Cartes », ARTE.

À l’épreuve des faits

Comme toute théorie de disciplines comme les relations internationales ou la géopolitique, celle du « choc des civilisations » a vocation à se vérifier empiriquement ; dans le cas contraire, elle n’aurait pas grand intérêt. Avant même d’aborder l’aspect théorique de la thèse d’Huntington, vérifions donc son efficience. Le nombre non négligeable de conflits de ces vingt dernières années qui ne répondent pas à la logique du « choc des civilisations » montre clairement que ce premier obstacle ne peut d’ores et déjà pas être surmonté.

Premièrement, on peut opposer à Huntington le fait que les conflits basés sur des oppositions religieuses ne sont pas nouveaux. Bien au contraire, les exemples historiques allant dans ce sens sont nombreux, et plus que cela, il semblerait que les fractures religieuses tendent à s’affaiblir, sans pour autant que les identités religieuses ne disparaissent — la religion persiste à être un facteur puissant d’identification. Néanmoins, les religions sont-elles si fédératrices que cela ? De toute évidence, elles ont ce pouvoir, mais on peut d’autant plus nuancer cette capacité à mobiliser que les élites gouvernantes sont de plus en plus séculaires.

Ce sont alors nécessairement d’autres logiques qui entrent en jeu, et notamment celle des conflits d’intérêt, comme le souligne Jean-Christophe Victor. Voyons cela plus précisément avec quelques exemples.

Le contre-exemple le plus évident est sans doute celui de la première guerre du Golfe (1990 – 1991), au sortir de la guerre froide — et donc dans les premières années de la période étudiée par Huntington. Suite à l’invasion du Koweit par Saddam Hussein en août 1990, une coalition de trente-quatre États déclare la guerre à l’Irak — pays appartenant à la « civilisation islamique » pour libérer le petit État du Nord de la péninsule arabique. Dans cette coalition, des pays musulmans et appartenant à l’ « aire islamique » se trouvent alliés à d’autres de l’ « aire occidentale » contre l’Irak, comme c’est le cas de l’Égypte, de la Turquie ou de l’Arabie Saoudite.

Autre exemple, celui des guerres de Tchétchénie, entre 1994 et 2000, souvent décrites comme des conflits entre orthodoxes russes et musulmans tchétchènes, et dont les réels enjeux sont ceux de l’intégrité de la Fédération de Russie et de l’indépendance tchétchène.

Document 2. Différents conflits ne répondant pas à la logique du « choc des civilisations ».

Différents conflits ne répondant pas à la logique du « choc des civilisations »

Source : « Le Dessous des Cartes », ARTE.

Il est aussi question de territoires — et non pas de religions — au Soudan, entre Érythrée et Égypte mais aussi entre Palestiniens et Israéliens. On pourrait continuer cette liste avec les conflits entre les deux Corée, entre la Chine et Taiwan ou celui des Moluques. On le voit bien : les exemples ne manquent pas (document 2).

Double critique

Comment expliquer cet échec d’une théorie a priori attirante ? Autrement dit, où se situe l’erreur de Huntington ? Il semble qu’il s’agisse en fait d’une double erreur, ou plutôt d’une faute théorique entraînant une erreur dans les postulats de départ.

Lorsqu’une théorie ne fonctionne pas empiriquement, plutôt que de l’examiner en elle-même, il peut être judicieux de jeter un œil sur ses hypothèses de départ. Ainsi Huntington distingue-t-il neufs aires de civilisation qui seraient la clef de voûte de son analyse en ce sens que chacune d’elles présenterait une des cultures motrices de conflits. Il faudrait donc que ces aires soient homogènes, lisses et sans aspérités internes pour qu’elles conviennent à l’analyse.

Or, Jean-Christophe Victor montre bien que ce n’est absolument pas le cas. Le bloc asiatique, qui serait en conflit avec le bloc occidental, a été le théâtre de nombreux conflits entre Thaïs et Khmers, Khmers et Vietnamiens, Chinois et Japonais, mais aussi Japonais et Coréens — rivalité qui est toujours de mise. D’un autre côté, les liens économiques (investissements, possessions de créances,…) et culturels (diaspora chinoise aux États-Unis) entre les deux blocs sont nombreux, permettant ainsi de nuancer l’opposition.

La preuve la plus convaincante est sans doute apportée par l’analyse du bloc islamique, qui n’existe en réalité que dans les rêves de Samuel Huntington. Pensons à la division entre Sunnites et Chiites, qui s’est opérée dès la mort de Mahomet, et qui est toujours largement d’actualité. Pensons également à l’existence de peuples aussi différents que les Arabes, les Turcs, les Perses ou encore les Javanais. Tout cela pourrait paraître anecdotique si les relations résultant de ces décompositions étaient consensuelles ; les tensions très fortes entre chiites et sunnites en Irak ou au Liban montrent que cela n’est pas le cas.

À première vue, on pourrait penser que la faiblesse de la définition de ces aires de civilisation repose sur le fait qu’elles ont été construites majoritairement selon le critère religieux, sans prendre en compte les variables économiques, politiques,… Mais l’erreur de Samuel Huntington est en réalité bien plus profonde que cela en ce sens qu’il n’est pas possible de définir des aires de civilisation comme il le fait. En effet, la perspective culturaliste empruntée est difficilement soutenable aujourd’hui.

La définition des aires de civilisation donnée par Huntington est très clairement essentialiste, ce qui est une vision bien trop simpliste et réductrice pour pouvoir être utilisée comme postulat dans une théorie si ambitieuse que celle du « choc des civilisations ». Comme le montre Jean-François Bayart, toute construction identitaire repose sur une historicité fondamentale ; ainsi est-il difficile de parler de « culture » comme d’un élément stable, tant il s’agit d’une réalité plurielle et en constante évolution.

Et pourtant, elle tourne !

En dépit du caractère fort contestable de la théorie du « choc des civilisations », cette dernière a connu un succès non négligeable. Elle a notamment été utilisée par George W. Bush après les attentats du 11 septembre 2001 pour justifier sa « guerre contre le terrorisme ». Pourquoi un tel succès ?

La théorie de Huntington a l’immense avantage de proposer une grille d’analyse simple — et même simpliste — des relations internationales ; par conséquent, elle est facilement explicable et compréhensible par tous. Cerise sur le gâteau, elle pointe du doigt un nouvel ennemi, et répond en ce sens à un besoin qui semble inhérent aux sociétés contemporaines (il faudrait ici se référer aux écrits de René Girard*). C’est que cette « théorie a deux piliers : la culture de la peur et la culture de l’ennemi […], explique Marc Crépon*. [Huntington] ne cesse de chercher à provoquer la peur [et] n’a même pas d’autre but : apprendre aux Américains à redouter l’Islam […] et la Chine ».

On l’a bien compris, la théorie du « choc des civilisations » ne se limite pas à de la simple désinformation, elle dispose aussi de vertus — ou plutôt de vices, devrait-on dire ici — auto-réalisatrices. Par sa vision simpliste et en instrumentalisant la peur via la fabrication d’un ennemi, elle conduit à produire ce choc plus qu’à ne l’expliquer.

Crédit photo : attaque terroriste du 11.09.2001 au World Trade Center à New York (MATEUS_27:24&25/CC/Flickr)

Références (*) :

HUNTINGTON Samuel, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, 1996, 367 p.

VICTOR Jean-Christophe, « Il n’y a pas de choc des civilisations », Le Dessous des cartes, ARTE, 09.11.2002.

BAYART Jean-François, L’Illusion identitaire, Fayard, 1996, 306 p.

CRÉPON Marc, L’Imposture du choc des civilisations, Pleins Feux, 2002, 85 p.

DAGORN René-Éric, « Huntington ou la culture de l’ennemi », EspacesTemps.net, Il paraît, 05.03.2003.

GIRARD René, Le Bouc émissaire, Le Livre de Poche, 1986, 313 p.

Réactions

  • #1

    Lomig a dit :

    Salut,
    longue réponse, effectivement.
    Je t’avoue être surpris par une confusion dans le tout début de ton article entre “culture” et “civilisation” : Huntington prend la peine dès le début d’expliquer en quoi (à la suite de Braudel) il lui semble pertinent d’utiliser le concept de civilisation. (Une civilisation contient plusieurs cultures).

    Et tu prétends un peu vite avoir invalidée sa thèse ; Huntington ne prétend nullement tout expliquer de manière simpliste. Il explique simplement que la plupart des conflits sont explicables en termes de frictions entre civilisations, ou au sein de civilisations. Il appelle en fait à tout faire pour éviter les chocs inter-civilisationnels. Je ne vois pas trop en quoi tu invalides cette vision dans ton article.

  • #2

    Flavien a dit :

    « A civilization is a cultural entity » (p. 23, in Samuel P. Huntington, « The Clash of Civilizations? », Foreign Affairs, 1993.), écrit Huntington. Je crois comprendre la distinction qu’il opère, mais il me semble qu’il a tendance à se payer de mots, puisqu’il ne s’agit en définitive, me semble-t-il, que d’un changement d’échelle. Huntington, dans son article, prend beaucoup de précautions — en vain — pour éviter les critiques le taxant de culturaliste, ce qui explique à mon avis cette distinction. Mais utiliser d’autres mots ne change pas la substance de la chose. Si je n’ai pas explicité cette distinction dans mon billet, c’est tout simplement que je considère qu’elle n’invalide pas mon raisonnement.

    Je ne nie pas du tout la double dimension — positive et normative — de son travail, mais ce n’est que la première qui m’intéresse. Dire qu’il faut éviter les chocs inter-civilisationnels, c’est une banalité. Qui dirait le contraire ? Ce que je remets en cause, c’est la partie descriptive de sa thèse (quand je parle de « sa thèse », j’entends signifier l’ensemble de son travail sur ce sujet). Je ne prétends pas l’invalider avec les quelques exemples concrets que je prends en début d’article, mais simplement montrer qu’une théorie qui se prétend opérante sur la plupart des grands conflits (« the dominant source of conflit will be… » (p. 22)) ne permet pas de les analyser. Quant au reproche de simplicité, je ne dis pas que la simplicité est le but visé par Huntington, mais que, d’une part, sa vision tend à mettre de côté la complexité du sujet (en feignant ne pas le faire, j’y reviens) ; et d’autre part, que les « utilisations » qui en sont faites — indépendantes de sa volonté, j’en conviens — sont, elles, extrêmement simplistes de par leur manichéisme (voir par exemple le State of the Union Address de 2002).

    Là où j’ai davantage la prétention de récuser sa théorie, c’est sur le plan méthodologique. En admettant la pertinence de sa distinction entre culture et civilisation, et même s’il prétend le contraire (« This article does not argue that […] each civilization will become a single coherent political entity » (p. 48)) — il ne suffit pas de dire pour faire —, il ne cesse d’essentialiser les civilisations, comme si celles-ci existaient en tant que telles et comme si on pouvait faire une liste de toutes leurs caractéristiques. Qu’il y ait des différences entre des populations, c’est une évidence, mais dire, comme il le fait qu’un Russe sera toujours un Russe (p. 27) ou qu’une civilisation se caractérise par un niveau d’exigence en termes de droits de l’Homme (p. 29), c’est une aberration, ce qui explique que peu nombreux sont ceux qui, dans le milieu universitaire, continuent de le défendre.

    Il ne s’agit pas ici, comme tend sans doute à le faire Jean-François Bayart, que je cite, de rejeter purement et simplement les notions de civilisation ou de culture. Il s’agit de montrer la complexité de ces concepts, de montrer qu’il n’existe pas de culture ceci ou de civilisation cela proprement dit. On a affaire à des populations qui ont des caractères en commun et d’autres qui diffèrent, qui s’entremêlent de manière complexe,… sans que l’on puisse définir précisément les limites d’une civilisation et encore moins d’une culture (en reprenant la distinction de Huntington). C’est donc bien le présupposé anthropologique que je rejette.

    Je ne sais pas si ma justification est claire, mais merci d’avoir pris le temps de lire mon papier, en tout cas !

  • #3

    Lomig a dit :

    salut,
    tu dis “il me semble qu’il a tendance à se payer de mots, puisqu’il ne s’agit en définitive, me semble-t-il, que d’un changement d’échelle.”

    justement non ! Ce qu’explique Huntington (à la suite d’autres d’ailleurs), c’est que ce n’est pas un changement d’échelle, mais de structure. La structure de la civilisation occidentale n’est pas la même que celle de la civilisation japonaise, confucéenne ou musulmane. Il y a des spécificités qui sont importantes, profondes, et dont la négation conduit à des contresens.

    Cela ne veut pas dire que ces différences rendent impossibles tout échange, cela veut dire que ces différences rendent difficile la construction d’un ensemble commun de valeurs permettant la vie ensemble.

    Il y a aussi des différences entre les “cultures”, mais ne rendent pas impossible la vie en commun. La culture américaine n’est pas la culture française. Mais toute deux font partie de la civilisation occidentale, et la vie aux USA pour un français (ou l’inverse) est relativement simple, car reposant sur un socle commun (civilisationnel). Ce qu’Huntington rappelle (cela me parait dur à contredire), c’est qu’en définitive, la civilisation a toujours de manière très structurante dans son ossature la religion et les traditions. Le monde occidental est judeo-chrétien, le monde musulman est islamique, le monde chinois (avec d’autres pays) est confucéen, etc…

    tout cela me parait difficile à contredire ; c’est surtout à intégrer dans nos réflexions pour penser ce qu’est une société non pas multiculturelle (le mot est mal choisi) mais “multicivilisationnelle”. On voit bien que les frottements, que la difficulté, n’est pas de faire coexister un portugais et un français, ou dans un autre lieu un algérien et un marocain. Le problème est de faire coexister en France ou ailleurs, des populations qui n’ont pas les mêmes référents civilisationnels, car certains de traits spécifiques peuvent être en conflit. Un exemple : comment faire coexister sans problème des gens qui ont intégrés une égalité de droit entre les hommes et les femmes, avec d’autres gens qui n’ont pas cette vision ? cela pose des problèmes. Cela ne veut pas dire qu’ils sont insurmontables…

  • #4

    Flavien a dit :

    La nuance que tu proposes dans la distinction entre « civilisation » et « culture » met en avant l’incohérence des postulats de Huntington, et cela va d’autant plus dans le sens de la critique anthropologique que j’avance. Car justement, si l’on prend l’exemple du monde islamique et que l’on se met dans l’optique huntingtonienne, on voit bien que les « cultures » qui composent cette « civilisation » ne peuvent que difficilement cohabiter, justement (exemple de la rivalité chiite / sunnite). Et que dire du monde asiatique au confucianisme ? Penser les civilisations comme des blocs, encore une fois, est une hérésie anthropologique ! Donc je ne trouve pas que ce soit impossible à contredire du tout.

    À mon avis, cet argument est suffisant pour s’arrêter là, mais en admettant qu’il ne le soit pas, je peux ajouter qu’Huntington adopte un point de vue déterministe (culturel) éminemment discutable. Le caractère évolutif des civilisations est marginal, y compris dans ton commentaire. S’il ne faut pas nier certaines spécificités, il faut aussi accepter qu’elles puissent évoluer radicalement — sous peine de contresens… Toute civilisation est une construction historique qui n’est pas gravée dans le marbre. Autrement dit, le « choc des civilisations » n’est pas une fatalité (c’est une partie de la thèse de Bayart). On me dira sûrement que Huntington n’est pas fataliste non plus — ce dont je doute —, mais il appelle — peut-être sans le vouloir — l’Occident à résister aux autres civilisations qui s’opposent à elles (bel exemple de manichéisme, sans parler d’ethnocentrisme), d’où un effet auto-réalisateur évident (et dangereux).

    Enfin, tu me dis que les civilisations peuvent difficilement coexister, mais les conflits, si nombreux qu’ils soient, restent très limités. Or si le « choc » était si important que cela, ils seraient omniprésents. C’est que la prépondérance du facteur culturel — essentiellement religieux, en réalité — me pose problème : quid du facteur économique, par exemple ? Complètement omis, curieusement.

  • #5

    pierre-hadrien a dit :

    Je suis en désaccord avec toi Flavien, sur le fond et sur la forme.
    D’abord, sur le fond, tu ne peux pas affirmer que penser les civilisations en termes de “blocs” est une “hérésie anthropologique”. En effet, une immense partie de la sociologie et de la philosophie politique et sociétale partage l’idée que l’identité s’acquiert avant toute autre chose par intériorisation des paradigmes socioculturels. Et la religion, comme tu le soulignes, tient bien sûr un rôle majeur dans l’établissement et la pérennisation des civilisations, notamment par des formes sotériologiques variées et par certaines idolâtries dérivées du totémisme de Durkheim. Et donc Samuel Huntington a partiellement raison en proposant une partition du globe terrestre en huit aires civilisationnelles majeures… J’écris “partiellement” car son analyse s’avère en réalité ô combien simplificatrice : il eût fallu, en effet, évoquer non pas huit mais une kyrielle d’aires civilisationnelles qui font l’essence du genre humain. Tu te contredis donc en évoquant à titre d’exemple le conflit chiite/sunnite !!! Ce conflit (comme la guerre Iran/Irak de 1980) montre non pas l’inexistence des aires civilisationnelles mais au contraire leur “hyperspécialisation” si je puis dire : si l’on veut être tout à fait précis, chiites et sunnites ne font partie de la civilisation arabo-musulmane (beaucoup trop large et vide de substance et de sens) proposée par Samuel Huntington. Bien au contraire, ils sont les acteurs de la multiplicité paroxystique des civilisations musulmanes, pourtant toutes issues des principes de Muhammad, mais avec des interprétations radicalement différentes (alaouites, druzes, alévis, …). Penser les civilisations en termes de blocs justifie donc les conflits que tu évoques en exemples et invalide ton raisonnement, irrecevable à la fois du point de vue de la logique mathématique et des réalités géopolitiques.
    Ensuite, je suis extrêmement surpris lorsque je lis dans ton billet du 6 juillet : “les conflits, si nombreux qu’ils soient, restent très limités”. On croit rêver ! Il semble patent (et on retrouve là toute la pertinence du politologue de Harvard qu’est tout de même Huntington) que les conflits d’ordres idéologique, moral, cultuel, social, économique, financier ou encore militaire n’ont jamais été aussi nombreux, manifestes et intenses qu’à l’aune du XXIème siècle. Tu écris “quid du facteur économique ?” : mais le dumping financier ou encore l’agressivité mercantile des Dragons et Bébés Tigres sur la scène internationale montre combien les “clashes” entre civilisations décrits par Huntington sont bien réels mais surtout multifactoriels, comme tu sembles en douter… De même, comment envisager la résurgence des partis populistes d’extrême droite en Europe occidentale et orientale ou encore les actes d’Anders Breivik qui laissent encore la Norvège exsangue sans penser le monde en termes civilisationnels ? Tu me diras que Breivik a agi seul et qu’il d’agit ipso facto d’un cas négligeable… Mais il n’en est rien, tant les actes de cette nature se multiplient de par le monde, et de même au sein du “monde arabo-musulman” (l’expression me déplaît, mais bon…) avec les actes terroristes relevant du djihad qui n’est rien de moins qu’une guerre ouverte contre ce qui est nommé de façon trop manichéenne à mon goût le “monde occidental” jugé corrupteur, vicié, intolérant et immoral. Mai encore une fois, on en revient au fait indiscutable que l’analyse de Huntington est ouvertement manichéenne, et au pire ethnocentrique comme tu le fais très justement remarquer. Elle est donc à relativiser largement, mais tu ne peux pas décemment la rejeter tout d’un “bloc” (sans mauvais jeu de mots…). Tu ne peux pas non plus affirmer que les conflits entre civilisations sont “limités” et que les chocs intercivilisationnels sont finalement peu nombreux et encore moins sous-entendre que le facteur économique est absent de la théorie du Civilizational Clash : il en est un maillon essentiel qui en fait la cohérence et la validité sur le fond. Si d’aventure tu es prêt à ma contredire, que dirais-tu à propos des civilisations aux milliers de Syriens qui sont actuellement massacrés par le régime de Bachar El-Assad ou encore aux milliers de petits propriétaires terriens africains qui chaque année se font spolier de leurs terres par un lobbying chinois de plus en plus puissant et sans merci ? Pourtant leur cas relève sans nul doute d’un conflit pour le moment larvé entre un asiatisme capitaliste débridé héritier du confucianisme et une aire civilisationnelle animiste. Et le facteur, mon cher Flavien, est bien économique…
    Finalement, il apparaît selon moi que les thèses de Huntington sont tout saut déterministes sur le fond. Elles ne font en fait qu’étayer (mais de façon très originale) les sempiternelles thèses de multipolarité du globe après la désagrégation de l’URSS et l’avènement d’un “nouvel ordre mondial”. Si certains esprits (comme le tien semble-t-il) les jugent déterministes, alors ils oublient un élément pourtant on peut plus essentiel : toutes les civilisations, bien qu’évolutives et dynamiques (en cela l’homme se distingue ontologiquement de l’animal et l’on rejoint ici Leroi-Gourhan), portent en elles une part de déterminisme cultuel et idéologique (elles s’érigent un “panthéon” de valeurs), elle-même héritée du déterminisme de l’être humain, déterminisme certes partiel mais indiscutable.
    Pardon pour ce billet un peu long, mais je voulais absolument réagir sur cette question. Ton blog est par ailleurs très intéressant et précis et ne cède pas à la bien-pensance ambiante. Bravo pour cela !

  • #6

    pierre-hadrien a dit :

    Je voulais écrire “il s’agit” et “on ne peut plus”. J’ai trop rapidement rédigé mon billet. Toutes mes excuses.

  • #7

    Flavien a dit :

    Long commentaire, effectivement, qui n’est en réalité pas si en contradiction avec moi que tu ne le prétends. La plupart des remarques dont tu fais part reformulent même ce que j’écris. Lecture trop rapide de ta part ou manque de clarté de mon côté, peu importe…

    Ainsi ton premier long paragraphe explique-t-il exactement pourquoi je rejette la théorie de Huntington. Très rapidement, je ne nie pas l’existence de cultures à « petite échelle » — quoiqu’il faille se garder, encore une fois, de toute essentialisation —, mais le raisonnement en terme de grands blocs de civilisation. C’est exactement ce que tu fais lorsque tu montres les réalités internes complexes qui remettent en cause l’unité de l’ « aire islamique », par exemple. De même concernant le caractère économique des conflits, je ne dis pas du tout — contrairement à ce que tu sembles le comprendre —, qu’il n’existe pas de conflits économiques ; je dis au contraire que bon nombre de conflits trouvent justement leur justification dans le facteur économique et je pointe du doigt le fait que ce soit marginal dans la théorie de Huntington.

    Venons en aux désaccords. Sur le nombre de conflits, je crois que tu ne mets pas assez en perspective ce que j’écris. Les conflits sont nombreux, c’est une évidence, mais j’affirme simplement que s’ils devaient suivre à la lettre la théorie du choc des civilisations, ils le seraient éminemment plus. Relativement à cela, les conflits actuels sont peu nombreux, donc. Pour ce qui est du déterminisme, je ne comprends pas pourquoi tu considères la vision de Huntington comme n’étant pas déterministe — peut-être pourrais-tu préciser ton propos : si les conflits s’expliquent effectivement par le « choc des civilisations », c’est bien que le facteur culturel est prépondérant dans sa théorie. Et je ne nie pas du tout le déterminisme culturel, que je considère moi-même comme étant opérant, je tente de relativiser cet aspect en disant qu’il est excessif chez Huntington en cela qu’il est la colonne vertébrale de son analyse.

  • #8

    pierre-hadrien a dit :

    Merci pour ta réponse rapide ! Je crois qu’en effet nous ne sommes pas tant en contradiction que je l’imaginais. Mais je pense tout de même que rejeter complètement les thèses huntingtoniennes, comme tu le fais, est largement excessif. Ce que voulais souligner c’est que clamer le caractère trop simpliste de son analyse ne permet pas de réfuter immédiatement tout le raisonnement géopolitique et géostratégique opéré en amont. Comme toi, je suis persuadé de ce caractère ouvertement manichéen, mais cela n’est pas une raison suffisante pour ne pas penser le globe en entités civilisationnelles comme le fait Huntington. Je pense qu’il faut au contraire accentuer et affiner sans cesse cette étude des civilisations qui ne pourra de toute façon jamais être exhaustive, comme j’ai tenté de l’expliquer.
    D’accord aussi pour le déterminisme, je comprends maintenant ton point de vue. Néanmoins, je demeure malgré tout en désaccord avec toi quant à la question des conflits. Je ne comprends décidément pas pour quelles raisons tu persistes à écrire “Les conflits sont nombreux, c’est une évidence, mais j’affirme simplement que s’ils devaient suivre à la lettre la théorie du choc des civilisations, ils le seraient éminemment plus.”… Huntington ne théorise pas des actes autoréalisés instantanément  ! Les tensions larvées entre États ou civilisations, qui peuvent à terme mener à des conflits ouverts, mettent des années voire plusieurs décennies avant d’éclater aux yeux de l’opinion publique internationale et de façon souvent extrêmement brutale. Il n’y a donc pas contradiction entre la théorie du “clash” et le fait que, pour le moment (grand bien nous fasse !), une Troisième guerre mondiale n’ait pas encore éclaté. Ce que “prophétise” Samuel Huntington est valable pour l’ensemble du XXIème siècle historique et non pas seulement pour les années 1996-2012 qui suivent la publication de son essai. D’ailleurs ne penses-tu pas que l’on pourrait aisément envisager la guerre froide comme un prélude annonciateur des théories multipolaires (dont les thèses huntingtoniennes font partie) en tant qu’opposition et conflit manichéens entre deus Blocs civilisationnels ? C’est en tout cas ce qu’affirme Raymond Aron. Dès lors, on est tout à fait libre d’imaginer la période post-guerre froide comme une nouvelle opposition manichéenne entre, par exemple, l’aire asiatique (orientale) et la civilisation occidentale (qui est peut-être la plus pertinente des aires de civilisations proposées par Huntington) ? Simple commentaire, la Chine sera en 2020 la seule puissance du globe à maintenir une présence permanente dans l’espace…
    Enfin, une brève remarque. Tu écris “je ne nie pas l’existence de cultures à « petite échelle » — quoiqu’il faille se garder, encore une fois, de toute essentialisation”. Mais Tocqueville ne réaffirme-t-il déjà pas la nécessité d’identités culturelles fortes, appelant à se souder autour de valeurs historiques et de pratiques religieuses très ancrées afin de lutter contre les despotismes modernes protéiformes ?… Il s’agit donc bien là d’intégrer non seulement un certaine forme d’essentialisation (qui, j’en suis convaincu, est coextensive à toute culture), mais également une part de déterminisme car selon Tocqueville le dilemme est bien réel : soit l’individu se fait le chantre de la centralisation et porte aux nues l’État-Providence au risque de perdre ce qui fait justement le coeur de sa culture et ses origines, soit il s’enracine dans son identité géographique, cultuelle ou encore idéologique au risque cette fois que son existence soit (peut-être trop) déterminée par des paradigmes intégralement intériorisés et dont il ne pourrait se défaire. Choix cornélien ?

  • #9

    un observateur a dit :

    @pierre-hadrien

    Je suis absolument sidéré par l’étendue de tes références culturelles ! Tu sembles beaucoup apprécier la philo, n’est-ce pas ? Dans un autre message, tu dis te préparer à Sciences Po, tu passes donc en Terminale… mais comment, oui comment, parvenir à un tel niveau d’abstraction si jeune ? Avoir lu Tocqueville et Aron à 17 ans, et en parler avec un tel détachement est, je t’assure, vu de mes yeux de futur TS se préparant à Sciences Po dans un grand lycée parisien, assez exorbitant ! Je veux plus de renseignements sur le prodige ;)  !

  • #10

    Une fidèle lectrice a dit :

    Bien le bonjour Flavien,

    Il y a un petit moment déjà que je lis religieusement tes billets d’humeur et articles, toujours très bien écrits. La lecture est très agréable et fluide. On ressent l’âme du khâgneux.

    Après avoir lu ta réponse à la thèse d’Huttington, je me permets de réagir : il se trompe mais pas seulement pour avoir assimilé les aires à des religions. De toute façon, on pourrait remettre en question ses connaissances-mêmes… Est-il si fiable ? Peut-on avoir confiance en un intellectuel persuadé la “respectabilité” des Etats-Unis ? Il affirme qu’il est le pays garant des droits de l’homme, l’archétype. Et pourtant… Nous pourrions citer l’exemple de la prison Guantanamo ou encore les nombreuses interventions dans le Moyen-Orient. Le projet Syriana avait pour but de construire de la démocratie mais via l’outil militaire, par la force. Dès lors, le pays bafoue ses valeurs démocratiques et humanistes. Huttington se montre aveugle, ne prend pas compte de certaines réalités. Il définit les sociétés orientales comme des “sociétés fermées” et donc prisonnières d’un certain dogmatisme religieux ou encore idéologique. Il analyses ses aires civilisatrices dans un “monde hobbesien” dans lequel “l’homme serait un loup pour l’homme” (Le Citoyen). La société occidentale doit, selon lui, se protéger contre ses potentiels agresseurs et veiller à sa souveraineté qui s’en trouve menacée. Elle entre de ce fait en conflit avec le “dehors”, imaginé et conçu comme un adversaire à combattre. Pour la suite, Guillebaud apporte de nombreuses réponses dans son ouvrage Vers une modernité métisse. Il récuse l’idée-même du choc des civilisations puis de nos jours, nous assistons à un “commencement d’un monde”, à l’ère de la mondialisation qui ne fait qu’intégrer.Le monde si dirige vers une modernité métisse dont le mouvement est impossible à freiner. Jean-Claude Guillebaud le caractérise comme un véritable “rendez-vous”. L’apparition des “rising countries” sur la scène internationale bouleverse l’ordre planétaire et les hégémonies autrefois fixées. Le monde ne doit pas être vu comme “bipolaire” ou composé de certaines surfaces du globe qui entrent fatalement en conflit. Au contraire, ces surfaces se confondent et se pénètrent. Les identités sont à présent hybrides et métissées, elles ne reposent alors plus exclusivement et fatalement sur un fort sentiment nationaliste. Plastiques et multiples, elles mettent au jour l’apparition d’un “citoyen monde” - qui au coeur même est brassé par le métissage. Les cultures se mélangent, s’interpénetrent. Là où Huttington voulait ériger des murs, mettre en évidence les barrières qui pouvaient exister dans son imaginaire, il y a en réalité de la porosité. Sous ce plancher, un mouvement imperceptible et invisible conduit les civilisations à se “rencontrer”. C’est à cette rencontre que l’on assiste aujourd’hui. La globalisation au lieu de séparer, de marginaliser a un effet contraire puisqu’elle rassemble.

    Voilà, voilà. En espérant que tu sois d’accord avec cette lecture. Je te souhaite une bonne soirée ainsi que d’agréables révisions. Ce n’est pas la période la plus folichon mais comme on dit, on s’habitue à son bagne. Je vais d’ailleurs m’y remettre également, demain épreuve d’histoire 6h ;)

    Au plaisir !

  • #11

    Flavien a dit :

    Bonsoir « fidèle lectrice » !

    Étant donnée la teneur de mon billet, je ne peux qu’être d’accord avec toi. En fait, ta remarque fait partie intégrante de ma critique des hypothèses de Huntington, notamment lorsque je mets en cause cette idée essentialiste d’aires de civilisation qui seraient de grandes plaques homogènes et imperméables. C’est pour moi le principal argument qui discrédite la thèse du choc des civilisations.

    À survoler à nouveau le papier, je me rends compte qu’il — et en particulier la partie plus « théorique » — reste très sommaire et ne développe pas vraiment l’argumentation. C’est dommage, et cela mériterait davantage d’attention de ma part, ce qui permettrait sans doute de rendre les choses plus claires !

    Je te remercie en tout cas pour la référence apportée ainsi que pour ton sympathique commentaire introductif ! Bon courage pour demain ! :)

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